Algerie/ Siemens pose en fait l’importante question de la relation algero-allemande.
Polémique autour de Siemens Algérie
par Ghania Oukazi
La polémique qui enfle depuis quelques mois entre Siemens et ses clients algériens fait craindre à ces derniers une remise en cause du partenariat qui les lie à un fournisseur dont la décision de se restructurer a engendré, selon eux, un manquement à des engagements pourtant pris d’une manière formelle.
C’est au terme d’une restructuration de Siemens Health Care que des clients algériens qui ont conclu des contrats d’acquisition d’équipements médicaux se sont retrouvés face à ce qu’ils qualifient de «manquements aux engagements» de la part de leur partenaire allemand. Ils apprendront ainsi depuis janvier dernier que c’est la société MATLM qui doit désormais assurer «toutes les prestations locales de services, de vente d’équipements et de pièces de rechange de la division Siemens Health Care.» Il leur a été demandé de prendre attache avec cette société «pour de plus amples renseignements.» Pour rappel, depuis quelque temps, le groupe allemand Siemens met en oeuvre un important plan de restructuration de ses différentes divisions de par le monde. Il a décidé à ce titre de compresser ses personnels à hauteur de près de 17.000 emplois. L’un de ses représentants à Berlin, cadre à Siemens électrique, explique que «ce n’est pas une suppression d’emplois mais un redéploiement et un recyclage des personnels dans des services nouvellement nés après suppression de certains autres devenus inutiles en raison de l’important développement technologique atteint par Siemens.»
Siemens Division Algérie a signé il y a quelques années, plusieurs contrats d’acquisition de matériel médical de haute perfection technologique et dont le prix se chiffre à des milliards. Aujourd’hui, certains de ces équipements sont en panne, ont des problèmes de suivi ou de validation. Plusieurs hôpitaux algériens possèdent déjà ce genre de matériel ou sont en phase de l’acquérir sur la base de contrats dûment négociés et signés avec leur partenaire allemand. L’on cite à ce titre plusieurs hôpitaux d’Alger (Aït Idir, Debaghine Bab El-Oued, Béni Messous, CPMC…) celui de Skikda, d’Oran, de Bel-Abbès et autre de Béchar. C’est sur une demande persistante de notre part et après plusieurs hésitations de nos interlocuteurs allemands à Berlin que nous avons pu être mis en contact par téléphone avec un représentant de Siemens Algérie de matériel médical. C’est Boudjemâa Brahimi qui, pour répondre à la question: qu’en est-il des engagements de Siemens vis-à-vis de ses clients algériens ? a lâché: «faux, tout ce que nous avons fait avec nos clients algériens a été officiellement validé par le ministère algérien de la Santé.»
«Il y a bien des intérêts…»
Pour Brahimi «tout ce qui se dit et est qualifié de manquements aux engagements de Siemens est une rumeur, c’est gravissime, c’est à la limite diffamatoire.» Il évoque de suite «une panne de l’IRM de l’hôpital de Bab El-Oued, un équipement qui a coûté plus d’un milliard trois cents euros aux standards mondiaux les plus élevés, tombé en panne à cause d’une altération électrique du réseau local et dont la pièce de rechange coûte seulement 600 euros.» Le problème est que selon lui «il suffisait aux responsables algériens de faire un bon de commande pour que la panne soit réglée en 24 h.» Brahimi affirme qu’il n’a jamais reçu ce bon de commande. Il dit que certains clients algériens confondent «un contrat de garantie (qui) est remplacé trois ans après la vente du matériel par un contrat de maintenance.» Il interroge «est-ce que c’est au personnel médical de dicter à Siemens la manière de travailler en Algérie ? Comment expliquez-vous qu’un médecin dise qu’il n’est pas d’accord avec ce que fait Siemens à travers le monde ?». En plus, pour lui «il n’y a aucun mal à ce que MATLM prend en charge la maintenance des équipements médicaux vendus en Algérie par Siemens.» MATLM qui plus est selon lui «une entité de droit algérien dotée d’une autorisation d’exercer du ministère de la Santé, et a des compétences locales algéro-algériennes.» Brahimi affirme que «la division médicale de Siemens Algérie n’a pas été dissoute mais transférée sur décision de la maison mère vers cette société de droit algérien.» Il précise qu’il est bien au courant des faits. «Je suis dans la maison mère à Munich mais je passe chaque mois 10 jours en Algérie.» Pour lui «l’hôpital d’Oran vient d’être doté d’un centre anticancer dont les équipements Siemens vont lui permettre pour la première fois de tenir sa promesse en terme de qualité de service.» Les équipements de même marque des CHU de Bel-Abbès et Tlemcen ont été, dit-il, «réparés en moins de 24 h dès lors qu’ils ont procédé aux préconisations qu’il faut.» Pour l’hôpital de Skikda, Brahimi nous a précisé que «son matériel médical a été acheté chez un revendeur espagnol mais c’est Siemens qui s’occupe de la maintenance.» Il affirme: «Ils sont tous très contents qu’ils soient pris en charge par MATLM.» Il ne manque pas de signaler que «Siemens est totalement impliqué en Algérie, il a fait bénéficier 10 ingénieurs algériens d’une formation de 500 jours en Allemagne, aux Etats-Unis ou en Asie.» Rumeurs ou propos diffamatoires de responsables algériens, Brahimi n’en démord pas: «Il y a bien des intérêts pour les entretenir ainsi.»
Les réponses algériennes
Les faits sont têtus pour nos interlocuteurs algériens qu’ils soient médecins ou administrateurs. «Il y a eu dissolution de la division médicale de Siemens Algérie.» Ils expliquent de part et d’autre que «la décision de transférer nos contrats de maintenance vers MATLM a été prise d’une manière unilatérale par Siemens, personne ne nous a demandé notre avis alors que nous avions signé avec eux des contrats aux clauses bien précises.» Et, interrogent-ils, «si c’est pour nous dire que c’est pour une meilleure prise en charge, dans ce cas où sont les niveaux de certification de MATLM quand cette société a un problème de compétences ?». Ils affirment que pour toute intervention en matière de maintenance des équipements d’imagerie médicale ou de médecine nucléaire, «MATLM a fait savoir par écrit à certains hôpitaux algériens qu’elle attend l’arrivée de Munich d’ingénieurs de Siemens.» Mieux encore selon eux «le retrait du personnel chargé du suivi et de la validation des équipements placés dans des hôpitaux algériens n’a fait l’objet ni de notification ni de remplacement.» Il est ainsi reproché à Siemens «le non-respect de ses engagements en matière de prestations de services, des travaux de préinstallation, de validation et de maintenance.» Les conséquences de telles situations sont gravement supportées par les malades. «Ils sont pris en otage dans l’attente hypothétique d’une réparation de matériel que Siemens refuse de faire», nous dit-on au niveau de plusieurs hôpitaux. Ce qui a été dit par Boudjemâa Brahimi n’a aucune importance aux yeux des responsables algériens. «Brahimi n’est pas un cadre référant de Siemens, il ne figure même pas dans le listing des personnes chargées du dossier Algérie», font-ils remarquer. Ils indiquent qu’ils ont affaire à Walter Uebelhor, directeur Afrique de Siemens, Pierre Renard, directeur régional marketing, Peter Donnerbauer, PDG, et Hacène Khati, PDG MATLM.SARL. Aussi, est-il rappelé du côté algérien à Siemens ses obligations réglementaires en matière d’importation et de commercialisation en référence au cahier des charges que le groupe a signé. Ils affirment qu’ainsi «Siemens se place en violation de la réglementation des marchés publics. »
L’Etat est interpellé à son plus haut niveau
Ce à quoi les représentants de Siemens ont répondu que «la situation de Siemens Allemagne et de son représentant en Algérie est conforme aux exigences du ministère algérien de la Santé en ce qui concerne l’exécution des marchés, de support après-vente et de la validité tels que définis par l’engagement solidaire Siemens-MATLM.»
Au-delà de ces précisions, les Algériens estiment «qu’il y a un passif et un actif, ils ont le droit de faire ce qu’ils veulent, nous ne leur contestons pas cela, mais ils ont conclu avec nous un contrat de 10 ans qu’ils ont dûment signé avec nous et aujourd’hui ils décident unilatéralement de nous renvoyer vers MATLM. De quel droit ? Ont-ils le droit de nous balader comme ils veulent quand il s’agit de santé ?». Ils estiment que ce conflit «remet en cause toute la stratégie de partenariat établie jusque-là par les Allemands». En plus, «c’est une affaire stratégique nationale», disent-ils. Pour ce qui est de la diffamation, les Algériens lâchent eux aussi «ils sont en plein dans la rumeur.» En outre, pour eux «le médecin a le droit de réfuter le niveau de compétence parce que c’est lui qui choisit la machine.» Mieux encore, nos interlocuteurs font savoir qu’ils ont bien établi un bon de commande tel qu’exigé par Siemens en date du 23 avril 2008 (NDRL: dont nous avions eu copie) «qui a été faxé à Pierre Renard.» Autre fait navrant, ils affirment que des pièces de rechange de «600 euros ont été facturées à 1 million et parfois plus de 2 millions avec preuves à l’appui.» (NDRL: nous avions eu aussi copie de source douanière). Les Algériens sont unanimes à soutenir que «nous avons besoin de protéger nos investissements et d’être rassurés, nous craignons que les équivoques ne soient pas levés.» Pour eux «l’Etat a consenti de gros efforts et moyens pour la santé, il est important de nous interroger sur la stratégie de coopération avec l’Allemagne, sur sa sécurisation dans le cadre des engagements bilatéraux quand il y a approche unilatérale alors qu’un partenariat exige qu’on soit au moins deux !».
L’Etat est interpellé à son plus haut niveau pour le règlement de ce dossier épineux. L’appel se fait d’autant plus pressant à la veille de l’arrivée à Alger de la chancelière allemande Angela Merkel.

















